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L’Obs — Portrait : Ora Ïto, le designer le plus détesté de France

Presse

  • Photo © Olivier Amsellem
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Par Stéphanie Marteau

Il attend, seul, une cigarette à la main, dans un magnifique loft de la place des Victoires à Paris. Se rue à la porte en entendant du bruit dans l’escalier. Il a les yeux humides, s’excuse de ne pas être venu au rendez-vous de la veille, fixé à Marseille. Évoque un problème personnel. Un bouquet de lys gît sur la table trépied qu’il a dessinée pour Roche-Bobois. Ils sont trop encombrants, il est désolé – encore-, propose de les faire livrer. Ainsi Ora ïto (Ito Morabito de son vrai nom) désamorce-t-il les colères qu’il a fait naître. À 38 ans, la jeune star du design français, narcisse hyperactif et autocentré rompu à la communication marketing, n’en finit plus de déminer son rapport à autrui.

Car quand il ne plante pas les journalistes, il foudroie les architectes, sur les plates-bandes desquels il entend bien, désormais, marcher. Après l’hôtel Odyssey et le club Le Cab, à Paris, dont il a repensé les intérieurs, l’aire d’autoroute de la Chaponne et des flagships de grandes marques, le créateur se lance dans « un gros projet » avec le clan Pastor, magnats de l’immobilier monégasque. Il commente innocemment :

« J’adore les changements d’échelle, passer du mass-market au luxe, du macro au micro »

Comme s’il avait déjà oublié la polémique déclenchée en janvier dernier, lorsqu’il avait lâché que le diplôme d’architecte ne servait « àrien », hystérisant une corporation inquiète et économiquement fragilisée. « Ora ïto a une réputation qui lui vient surtout de ses facilités médiatiques, s’agace Denis Dessus, vice-président du Conseil national de l’ordre des architectes. C’est très irritant pour des gens qui ont fait six ans d’études après le bac et qui ont du mal à exercer ce métier. » « Il est l’incarnation de ce qu’on perçoit comme une dérive », résume de son côté Jérôme-Olivier Delb, animateur du blog L’abeille et l’architecte, avec lequel il est en procès. Ce dernier lui reproche de confondre à dessein architecture d’intérieur et d’extérieur sur son site, comme ce fut le cas pour le cinéma Pathé Le Mans Quinconces.

Le cinéma Pathé du Mans

Un bâtiment largement salué par la profession, primé, publié en Une de revues d’architecture. Et dans lequel, au final, « Ora ïto a juste implanté les distributeurs de bonbons et de billets jaunes et rondouillards, choisi la couleur de la moquette, des parois et lesluminaires », rappelle l’architecte Jean-François Renaud, de l’agence Babin+Renaud, chargée du projet. Ora ïto a présenté ses excuses à l’ordre, corrigé son site Internet, mais continue à jouer les sales gosses : « J’étais tenté de foutre le bordel, mais je ne me sens pas prêt, pas encore… » Et Patrick Klugman, son ami d’enfance et avocat, en rajoute, lui qui vise tous ses contrats :

« Ito est bien souvent l’auteur de la geste architecturale, comme pour le cinéma Pathé Belle-Epine. Puis, il travaille avec des cabinets d’architecture qui s’assurent du respect normatif des travaux proposés. Ils profitent de sa lumière. »

Car Ora ïto, elfe blond d’1,71m, la prend volontiers, la lumière. Il est à lui seul le service commercial de sa marque, et ne rechigne pas à passer chez Laurent Ruquier. Il sort au Montana, a vécu avec l’actrice Vahina Giocante, avant de s’afficher au bras d’Emily Marant (la nièce d’Isabel). « Tout ça entretient le malentendu », sourit son ami, le philosophe Mark Alizart, aujourd’hui à la Fondation Vuitton. Avec un chiffre d’affaires de 2,7 millions d’euros en 2013, et une vingtaine d’employés, le studio d’Ora ïto tourne très bien. L’année dernière, le designer a, entre autres prix, glané 6 Red Dot Design Awards et 3 IF Design Awards. Il a terminé le nouveau tramway d’Alstom, tient sa première exposition chez Cassina le 2 juin 2015, avant le lancement d’une ligne de meubles en janvier. Belle consécration pour celui qui est entré par effraction dans le milieu du design.

Il n’avait que 19 ans quand il a publié son premier « manifeste », avec, déjà, un sens consommé du buzz : six pages d’objets de luxe repensés en 3D, frappés de logos mythiques (Louis Vuitton, Bic, Microsoft…). Rien de réel, juste du piratage de marques, mais l’écho est mondial. « Il a trouvé une légitimité populaire avant de trouver une légitimité professionnelle. Ce n’est pas bien vu dans nos milieux », constate l’un de ses amis. Dans la foulée, son idole, Philippe Starck, lui propose de le rejoindre : Ora ïto décline, pour qu’on ne puisse jamais dire qu’il lui a tout appris. Ses premières – vraies – créations sont encensées : la bouteille en forme de gelule dessinée pour Heineken remporte l’oscar du meilleur design en 2002, sa première lampe, « one line », dessinée d’un seul trait, est couronnée d’un Red Dot Design en 2004, alors que Capellini commercialise sa chaise longue Petal. À 22 ans, il a dix employés, des responsabilités. À l’époque, déja, le milieu du design lui semble « petit. Étriqué. Jaloux. Chiant à mourir ». Il pousse un peu en marge. « Ito n’a pas de référent, il n’est pas courbé devant les titres, lui-même n’en ayant pas », psychanalyse Klugman.

Avec le succès, la crainte d’être renvoyé à son état-civil s’est un peu estompée. Arrière-petit-fils d’architecte, petit-fils d’une styliste de mode enfantine, il a tout fait pour imposer sa propre marque et ne pas être identifié comme le fils du célèbre créateur d’origine italiennePascal Morabito. Ses parents se séparent alors qu’il n’a que six ans. Il grandit à Nice avec sa mère, jusqu’à ce qu’elle parte s’installer en Amérique du sud avec son compagnon et leurs deux filles. Ito n’a que seize ans lorsqu’il revient vivre à Paris, seul. Son père a aussi refait sa vie. Il arrête l’école, se perd dans les fêtes, les tentations. Il habite pendant 6 mois chez son copain, Patrick Klugman.

À l’été 1995, son père, qui doit 3 millions de francs au fisc, est incarcéré à la prison de Luynes. « La tôle, ça a cassé ses contrats. C’est dur de voir la chute de l’homme, surtout quand c’est votre modèle »,  se souvient Ora ïto. Du coup, le jeune homme ne passera que quelques mois à Creapole, une école de design, faute d’avoir réglé les frais de scolarité. Aujourd’hui, Pascal Morabito est installé à Bali, où il a ouvert un hôtel-centre d’art, et Ito continue à essayer d’exister, à côté de ce patriarche à la barbe de Victor Hugo qui n’a jamais été un soutien : « Ito est allé le voir l’été dernier, chercher un apaisement. En vain », confie l’un de ses proches. Pour le jeune designer, ses relations avec son père sont loin d’être au beau fixe.

« On évite de trop parler. Si ça pète, ça peut aller très loin. J’aurais rêvé d’être un fils à papa. Mais j’ai dû créer ma propre histoire. »

C’est à Marseille, berceau familial, que « l’enfant terrible du design » est en passe de se réinventer à l’orée de ses 40 ans. En 2012, il a racheté une partie du toit-terrasse de la Cité radieuse, conçue par Le Corbusier, dont il comptait initialement « faire un penthouse de malade ». Finalement, il y a installé le Mamo (Marseille Modulor), un centre d’art contemporain. Une danseuse pour laquelle il ne touche aucune aide publique et qui, si elle lui confère une certaine crédibilité artistique, le plombe financièrement et le condamne au coup d’éclat permanent. Son ami Xavier Veilhan y a présenté le quatrième volet de son projet « Architectones » en 2013, ravi de trouver un si bel écrin.

Marseille Modulator

L’artiste Daniel Buren, faute de temps, a été plus dur à convaincre : « Je lui ai dit : “C’est vital. Si tu ne viens pas, je ferme le Mamo. Si tu acceptes, je deviens ton assistant”.«  Buren est venu, et s’est pris d’affection pour le jeune créateur : « Avec Buren, c’est magnifique. Je n’ai pas l’habitude des transmissions généreuses », confie Ora ïto, qui a inauguré l’exposition Dan Graham le 13 juin dernier. « A Marseille, il a pris une envergure politique, sociale incroyable », observe Childéric Muller, chargé de la culture et de la communication au cabinet du maire, Jean-Claude Gaudin, qui en a fait l’un des « ambassadeurs de Marseille ». La ville se réinvente alors qu’Ora ïto, lui aussi, entame sa mue selon Mark Alizart.

« Il se durcit. Il s’épaissit. C’est un créateur qui devient complexe. Le design a vocation à être une discipline politique, et Ito a trouvé son propos ».

Il sera écolo. Lui qui n’a longtemps pas su quoi faire du fort de Brégantin, dessiné par Vauban dans les îles du Frioul, dont il est propriétaire, va y installer un centre de recherche et de retraitement pour les milliards de tonnes de plastique jetées à la mer. Aux côtés de son ami, l’architecte Roland Carta, aux manettes du projet, Ora ïtoentre doucement dans l’âge éthique, à l’heure où le recyclage synthétise l’ambition d’une époque.